I — Dictionnaire comparatif des collectivités autonomes
Appendice I
DICTIONNAIRE COMPARATIF DES COLLECTIVITÉS AUTONOMES
Référence : Chapitre X (Les Collectivités Autonomes)
Cet appendice propose un relevé comparatif des communautés intentionnelles, coopératives et dispositifs collectifs documentés dans la littérature. Il distingue les collectivités autonomes (intégrales ou partielles), les hybrides coopératifs, les dispositifs étatiques (contre-modèles), et les fédérations qui les structurent.
I.1 — Clé de lecture
- Collectivités autonomes intégrales : entraide institutionnalisée + propriété collective + gouvernance interne.
- Collectivités autonomes partielles : entraide forte, mutualisation économique incomplète.
- Hybrides coopératifs : propriété familiale/individuelle + services/production mutualisés.
- Dispositifs étatiques : organisation imposée, dépendance au plan/État.
- Cas exclus : communautés disciplinaires sans entraide économique institutionnalisée.
I.2 — Collectivités autonomes intégrales
Huttérites
Prairies canadiennes et nord des États-Unis — XVIᵉ s. à aujourd’hui [177][178]
Communautés anabaptistes pratiquant un communalisme religieux intégral. Propriété collective complète avec redistribution totale (logement, travail, soins). Gouvernance structurée par le leadership religieux, limitant la démocratie interne. Discipline religieuse et sanctions sociales créent une coercition moyenne à élevée. Niveau de vie souvent stable et matériellement élevé grâce à une économie agricole et entrepreneuriale efficace. Sortie formellement possible mais à coût social élevé. Points forts : stabilité, mutualisation des risques, efficacité à l’échelle “colonie”. Limites : contrôle social, faible transférabilité du modèle (homogénéité requise). Modèle durable qui croît par essaimage plutôt que par expansion indéfinie.
Bruderhof
Europe (origine), Amérique du Nord, Australie — XXᵉ–XXIᵉ s. [179]
Mouvement chrétien communautaire prônant le pacifisme et le partage intégral des biens. Forte mutualisation des revenus et prise en charge complète des membres. Gouvernance tendant vers la centralisation, avec une discipline communautaire créant une coercition moyenne. Sécurité matérielle assurée, variable selon les sites. Sortie possible mais entraînant fréquemment une rupture sociale. Points forts : cohésion, reproductibilité sur plusieurs sites. Limites : tensions autorité/individu, risques de scissions. Historique marqué par des scissions et recompositions successives.
Twin Oaks
Virginie, USA — depuis 1967 [180][181]
Communauté intentionnelle séculière fondée sur un égalitarisme pragmatique, inspirée du Walden Two de B.F. Skinner. Partage des revenus et besoins de base garantis selon des règles de contribution explicites. Démocratie interne structurée avec procédures et rôles définis. Coercition faible à moyenne (règles explicites, pression sociale). Sobriété volontaire mais sécurité de base assurée. Sortie juridiquement simple, coût social variable. Points forts : mécanismes concrets d’allocation du travail, durabilité prouvée sur plus de 50 ans. Limites : fatigue organisationnelle, arbitrages constants entre idéaux et gestion quotidienne. Modèle durable grâce à des adaptations incrémentales.
Communautés Emmaüs
France (origine), 37 pays — depuis 1949 [194][197]
Mouvement de communautés de travail fondé par l’Abbé Pierre, autofinancées par la récupération et le recyclage. Plus de 400 structures accueillant des personnes exclues (ex-détenus, toxicomanes, migrants, personnes en rupture). Propriété collective des outils de travail, vie communautaire avec hébergement et repas partagés. Gouvernance locale par les compagnons, fédérée au niveau national et international. Coercition faible (règles minimales, abstinence d’alcool dans la communauté). Points forts : autofinancement sans subvention d’exploitation récurrente, accueil inconditionnel (pas de dossier, pas de délai), modèle économique fonctionnel depuis 75 ans, tremplin vers l’autonomie [196]. Limites : dépendance historique au charisme du fondateur, concurrence croissante du marché de l’occasion en ligne, hétérogénéité des pratiques selon les communautés [195]. Modèle résilient mais en adaptation permanente face aux mutations économiques.
Shakers (historique)
États-Unis — XVIIIᵉ–XXᵉ s. [182][183]
Communautés religieuses pratiquant le communalisme intégral, l’égalité des sexes, le pacifisme et le célibat. Propriété collective avec production artisanale et agricole redistribuée. Hiérarchies religieuses structurant la gouvernance. Coercition moyenne liée à des normes fortes. Niveau de vie sobre mais productif, marqué par des innovations notables (mobilier, outils). Sortie possible. Points forts : innovations techniques et organisationnelles, stabilité collective. Limites : faible attractivité durable, dépendance aux conversions pour le recrutement. Déclin structurel causé notamment par la démographie (célibat obligatoire).
Oneida Community (historique)
New York, USA — 1848–1881 [184][185]
Communauté perfectionniste chrétienne pratiquant un communalisme intégral. Mutualisation forte des revenus avec production industrielle redistribuée. Leadership central limitant la démocratie interne, avec contrôle social élevé. Niveau de vie relativement élevé grâce à une base économique solide (argenterie, pièges). Sortie possible mais coûteuse socialement. Points forts : cohérence institutionnelle, puissance économique. Limites : vulnérabilité aux pressions externes, risques de dérives de pouvoir. Dissolution en 1881 et conversion en société par actions (Oneida Limited, qui existe toujours).
I.3 — Collectivités autonomes partielles
Amish
États-Unis et Canada — XVIIIᵉ s. à aujourd’hui [55][56]
Communautés anabaptistes caractérisées par une séparation culturelle volontaire. Forte entraide communautaire (soutien, reconstruction après sinistres, assistance), mais mutualisation productive moins centralisée que chez les huttérites ou dans les kibboutzim. Gouvernance locale régie par l’Ordnung (règles communautaires), avec normes religieuses et sanctions sociales créant une coercition moyenne. Niveau de vie modeste mais stable. Sortie possible via le Rumspringa (période d’exploration à 16 ans), mais coût social élevé pour ceux qui partent définitivement. Points forts : cohésion, résilience, capital social fort. Limites : contraintes fortes, coûts de sortie, tension permanente entre autonomie individuelle et exigences collectives. Modèle durable grâce à des adaptations technologiques sélectives.
I.4 — Hybrides coopératifs (Israël)
Moshav (moshav ovdim)
Israël rural — depuis le début du XXᵉ s. [173][172][176]
Coopération de services sans collectivisation intégrale. Production au niveau familial, mais coopératives mutualisées pour l’achat, la vente, le marketing et le crédit. Coercition faible. Démocratie interne via coopératives locales et structures fédératives. Niveau de vie variable, souvent meilleur que le collectivisme intégral en période de marché favorable. Sortie libre juridiquement. Points forts : flexibilité, incitations familiales préservées, coopération sur les services. Limites : vulnérabilité aux crises de crédit et aux défaillances des organisations intermédiaires. Crise des années 1980 affectant fortement les organisations régionales.
Moshav shitufi
Israël — depuis les années 1930 [174]
Hybride “entre moshav et kibboutz” : production et services collectivisés, consommation plus familiale. Entraide forte sur la production et les services, moindre sur la consommation. Coercition faible à moyenne. Démocratie interne via coopérative locale avec règles collectives sur la production. Niveau de vie variable. Sortie libre juridiquement. Points forts : compromis entre efficacité collective et autonomie familiale. Limites : tensions sur les frontières entre sphère collective et sphère privée. Forme résiliente mais restée minoritaire.
Kibboutz collectif (classique)
Israël — depuis 1909, apogée mid-XXᵉ s. [166][52][165]
Socialisme sioniste et égalitarisme intégral. Propriété collective complète avec redistribution (logement, services, éducation). Coercition faible à moyenne (normes sociales). Démocratie interne via assemblée générale et comités. Sécurité élevée mais confort historiquement modeste. Sortie libre juridiquement. Points forts : forte sécurité sociale interne, capital social, services collectifs de qualité. Limites : problèmes d’incitation, risque de fuite des membres les plus productifs. Crise de dette des années 1980 suivie d’accords de restructuration.
Kibboutz “renouvelé” / partiellement privatisé
Israël — depuis les années 1990 [165][54]
Adaptation pragmatique au marché après la crise des années 1980. Entraide réduite (salaires différenciés, privatisation partielle de certains services), mais maintien de filets de sécurité. Coercition faible. Démocratie interne formellement maintenue, mais débats intenses sur l’identité. Niveau de vie souvent plus élevé qu’avant. Sortie libre juridiquement. Points forts : soutenabilité financière accrue. Limites : érosion de l’égalité originelle et conflits internes sur les valeurs fondatrices.
I.5 — Dispositifs étatiques (contre-modèles)
Ces dispositifs sont hors périmètre des collectivités autonomes car ils dépendent de l’État et reposent sur la coercition. Ils sont utiles comme contre-exemples.
Kolkhozes (URSS)
Collectivisation socialiste imposée dans le cadre du plan. Entraide formelle au niveau du collectif, mais dans un cadre coercitif. Coercition élevée (collectivisation forcée historiquement, répressions). Démocratie interne faible en pratique. Niveau de vie très variable, souvent contraint selon les périodes. Sortie historiquement limitée. Transformation ou dissolution après 1991.
Sovkhozes (URSS)
URSS — XXᵉ s. jusqu’à 1991 [186]
Fermes d’État salariales, distinctes des kolkhozes par l’absence même formelle de propriété collective. Coercition élevée (hiérarchie étatique directe). Transformations post-soviétiques.
Communes populaires (Chine)
Chine rurale — 1958–1983 [188][189]
Collectivisation politico-administrative totale. Entraide collectivisée mais avec extraction possible par l’appareil d’État. Coercition élevée. Démocratie interne faible (hiérarchie politique). Sortie faible (appartenance territoriale et administrative). Remplacées par les townships et les réformes de responsabilité des ménages.
I.6 — Fédérations et confédérations
Kibboutzim — fédérations principales (Israël)
HaKibbutz HaMeuhad (1927 → 1980) [167][168] — Fédération associée aux courants travaillistes ; infrastructure politique et éducative. Scission en 1951 sur les lignes Mapai/Mapam, réunification en 1980.
Ihud HaKvutzot VeHaKibbutzim (1951 → 1980/81) [168] — Autre grand pôle historique issu des recompositions post-1951 ; fin de trajectoire par fusion dans le mouvement unifié.
Kibbutz Artzi / Hashomer Hatzair (1927 → 1999) [164][169] — Fédération liée à Hashomer Hatzair/Mapam ; culture institutionnelle propre, autonomie culturelle conservée après unification.
United Kibbutz Movement / TaKaM (1981 → 1999) [164] — Fusion de HaKibbutz HaMeuhad et Ihud ; grand acteur de représentation et de services pendant les années 1980-90.
The Kibbutz Movement (1999 → aujourd’hui) [164][165] — Structure faîtière principale (~230 kibboutzim), hors mouvement religieux ; gouverne un secteur en transformation post-crise.
Religious Kibbutz Movement / HaKibbutz HaDati (1935 → aujourd’hui) [170] — Cadre des kibboutzim orthodoxes ; inclut aussi des moshavim shitufi ; politique de “clusters” pour écoles et infrastructures religieuses.
La crise comme événement fédératif [165] — Les fédérations structurent l’accès au crédit, la mutualisation des risques et les négociations avec l’État et les banques. Point clé : l’accord de fin 1989 inclut l’annulation du co-signing mutuel (garanties croisées entre kibboutzim).
Moshavim — mouvements / fédérations (Israël)
Moshavim Movement / Tnu’at HaMoshavim [171] — Fédération des moshavim ; instruments d’entraide (assurance, fonds, banque, pensions) et services régionaux (marketing, intrants). Vulnérabilité des structures intermédiaires aux chocs macroéconomiques.
Crise des organisations régionales (1985–86) [176] — Quasi-insolvabilité des organisations régionales lors du durcissement budgétaire. La crise passe par les garanties mutuelles et les niveaux intermédiaires plutôt que par le foyer individuel.
Agricultural Union / HaIhud HaHakla’i [175] — Mouvement d’implantation incluant moshavim et community settlements ; issu d’une fusion au début des années 1960.
Mondragón (Pays basque, Espagne)
Pays basque, Espagne — depuis les années 1950 [190][191][192][193]
Confédération de coopératives de travailleurs fondée sur la démocratie économique. Règles confédérales : plafonds et ratios de rémunération, fonds de solidarité inter-coopératives, mécanismes de reclassement des travailleurs. La faillite de Fagor Electrodomésticos (2013) a constitué un stress test des solidarités de groupe, montrant comment une confédération arbitre entre solidarité et survie systémique.
I.7 — Cas exclu
Templiers allemands (Israël)
Sarona & Haïfa, Israël — 1868–1948 [166]
Secte protestante piétiste allemande établie en Palestine ottomane. Communauté disciplinée et prospère, mais fondée sur la propriété privée et sans entraide économique institutionnalisée → hors périmètre “collectivité autonome” au sens strict. Conservé comme cas-limite conceptuel.
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